Par Isaac Callan, journaliste à l’Initiative de journalisme local, The Pointer

Le déclenchement des élections fédérales n’a pas surpris Omar Alghabra. Il avait d’ailleurs évoqué l’idée d’une élection anticipée dès octobre 2020 lors d’un débat, la décrivant comme une conséquence découlant du manque de soutien à son parti et son gouvernement.

« Si l’opposition s’en tient au fait qu’elle n’a aucune confiance dans le gouvernement, cela conduira à des élections », avait déclaré M. Alghabra. « Qu’est-ce qui rend mieux compte qu’une élection? Nous ne voulons pas d’élections, mais les actions de l’opposition ont des conséquences. » Le processus démocratique a été un thème récurrent dans les discours et les interventions de M. Alghabra au 43e Parlement du Canada.

Le candidat de Mississauga-Centre est le plus haut titulaire fédéral de Peel, et il a été un membre clé du cabinet de Justin Trudeau. Jusqu’en février, il a siégé au comité de la procédure et des affaires de la Chambre, lequel a consacré des heures à étudier la possibilité d’une élection en période de pandémie.

Si, comme il mettait la Chambre en garde dans ses propos, les élections avaient été déclenchées à la fin de 2020, M. Alghabra aurait brigué sa réélection en tant que député d’arrière-ban. Au lieu de cela, il frappe aux portes de Mississauga avec un profil beaucoup plus prestigieux : celui du dernier ministre des Transports.

Le candidat de Mississauga-Centre a, à travers plusieurs discours parlementaires, habilement fait valoir la ville qu’il représente dans ce nouveau rôle.

En tant que ministre des Transports, M. Alghabra a été responsable des secteurs ferroviaire, portuaire et aéroportuaire. Ses dossiers se sont étendus à la santé pendant la pandémie, aux infrastructures, à la construction municipale et même au logement. Voilà autant de problèmes avec lesquels sa circonscription a dû traiter depuis plus d’un an.

Mississauga abrite également l’aéroport Pearson de Toronto : plaque tournante du voyage international la plus achalandée au Canada. Cet aéroport génère des milliers d’emplois liés à l’aviation et aux transports dans les environs. Beaucoup de ces emplois ont subi les impacts de la COVID-19, alors que les industries étaient aux prises avec des restrictions de voyage et des fermetures mondiales, lesquelles ont sabré la demande de voyages d’agrément et d’affaires.

« Monsieur le Président, en tant que député de Mississauga-Centre, où vivent et travaillent de nombreux employés du secteur de l’aviation, je me sens très concerné par leur situation et l’anxiété qu’ils vivent aujourd’hui en raison de la pandémie », a exprimé M. Alghabra en février dernier. Cette intervention constitue l’une des rares occasions où il a mentionné sa ville natale par son nom.

Selon les archives du site Internet de la Chambre des communes, M. Alghabra n’a fait que 62 interventions à la chambre parlementaire au cours des deux dernières années. Il a fait 165 interventions en comité. The Pointer a trouvé peu de références directes à Mississauga-Centre dans son journal de la Chambre, ce qui témoigne que le député s’exprimait plus au nom de son poste ministériel et celui de membre du Parti libéral qu’à celui de représentant des résidents de Mississauga-Centre.

La circonscription de Mississauga-Centre est disputée par Teneshia Samuel (NPD) et Kathy-Ying Zhao (conservateurs). Les autres candidats inscrits sont Craig Laferriere (Parti vert) et Elie Diab (Parti populaire du Canada).

La loyauté au parti de M. Alghabra se reflète dans son dossier de vote uniforme. Même lorsque plusieurs députés libéraux ont choisi de voter en faveur de motions ou de lois favorisant l’opposition, M. Alghabra est resté fidèle à la direction de son parti.

En mai, par exemple, Marilene Gill (Bloc québécois) a vu passer la deuxième lecture de son projet de loi modifiant la Loi sur la faillite et l’insolvabilité avec l’appui du Parti vert, du NPD, du Bloc, du Parti conservateur et des indépendants. Alors que 139 libéraux ont voté contre, 10 ont choisi de voter pour. M. Alghabra n’a pas été du nombre des dissidents.

Cette loyauté indéfectible illustre comment M. Alghabra considère le rôle d’un député. Il ne considère pas la dissidence publique comme une approche constructive de la représentation, préférant traiter les débats politiques en privé.

« Mon travail consiste à porter la voix de mes électeurs à Ottawa et à notre gouvernement », a fait valoir M. Alghabra à The Pointer lors d’un récent événement tenu à Mississauga-Streetsville. « Beaucoup de discussions abordées à la table ne sont pas rendues publiques. Cela nous permet d’avoir des conversations honnêtes à l’interne, de pouvoir débattre ouvertement des dossiers et d’adopter les meilleures politiques. »

La montée des responsabilités de M. Alghabra au sein du cabinet est venue étoffer son curriculum vitae et a augmenté son influence dans les coulisses.

Sous le gouvernement libéral majoritaire de 2015 et de 2019, il a travaillé comme adjoint au ministre des Affaires étrangères pendant trois ans, avant d’assister le ministre de la Diversification du commerce international de 2018 jusqu’à la dissolution du Parlement. Il a travaillé comme adjoint parlementaire du premier ministre sur le renouvellement de la fonction publique de décembre 2019 (lors de la dernière législature) jusqu’à ce qu’il obtienne son propre mandat ministériel.

Son intérêt pour les questions nationales et internationales – s’étendant bien au-delà du plaidoyer public local – se reflète dans les mots prononcés par M. Alghabra au Parlement. Au début de 2020, il a parlé à plusieurs reprises du commerce international, de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) et des relations sino-canadiennes.

En avril et mai, son attention s’est tournée vers les discussions en comités sur la façon dont le Parlement pourrait fonctionner virtuellement pendant la pandémie de COVID-19. Il a joué un rôle clé dans les conversations concernant des élections en temps de pandémie au mois de novembre suivant.

L’attention de M. Alghabra a sensiblement changé après sa nomination au cabinet. Il a renoncé à son poste au comité de la procédure et des affaires de la Chambre, se concentrant sur les transports. Sous sa gouverne, le gouvernement a négocié un accord avec Air Canada pour aider à rembourser les passagers dont les vols ont été annulés en raison de la pandémie. Il s’est également dévoué aux questions épineuses des ports terrestres et maritimes dans un monde subjugué par la COVID-19.

« Nous comprenons que la pandémie ait été dure pour tout le monde », a indiqué M. Alghabra dans son dernier discours avant la dissolution du Parlement et le déclenchement des élections. « C’est pourquoi nous avons fait des progrès considérables pour obtenir des remboursements aux Canadiens. Mon collègue est au courant de l’entente que nous avons signée avec Air Canada et Air Transat, et nous travaillons à la signature d’autres ententes avec d’autres compagnies aériennes pour nous assurer que les passagers reçoivent les remboursements auxquels ils ont droit. Nous sommes solidaires des passagers canadiens. »

M. Alghabra a également contracté des dizaines de milliers de dollars en dépenses au cours de la dernière législature. Les 44 340,63 $ qu’il a dépensés pour des contrats entre janvier et mars 2021 représentent 20 % des dépenses contractuelles de tous les députés. Par exemple, une dépense courante engagée par M. Alghabra au cours des deux dernières années a été l’embauche d’un « expert-conseil » au sein de la firme Fadi Younes Consultancy ltée pour environ 2000 $. Le 25 janvier, le bureau du député a également embauché un agent de communication de la même firme pour un montant de 5000 $.

Le ministre a passé une grande partie des deux dernières années à traiter en public de la situation dans son ensemble. Il a attendu les derniers jours du gouvernement libéral minoritaire pour annoncer un plan susceptible de transformer sa communauté de Mississauga.

Conscient qu’une élection s’avérait imminente et dans l’intention de motiver les résidents à le renvoyer à Ottawa, M. Alghabra a promis les fonds pour adjoindre un service de type métro à la ligne de train GO de Milton. L’itinéraire, qui traverse plusieurs régions de Mississauga, appartient au Canadien Pacifique (CP) et ne dessert qu’une poignée de trains de banlieue par jour. Le coût de l’augmentation de la fréquence du service a, dans le passé, été évalué à des milliards de dollars (G$).

Le 10 août, M. Alghabra a fait une annonce dans son double rôle de député local et de ministre des Transports. Il a déclaré que le gouvernement fédéral financerait 50 % du coût de la ligne GO en formule bidirectionnelle et toute la journée. Les détails de ce projet demeurent à venir, y compris une proposition finalisée par l’agence de transport en commun ontarienne Metrolinx et le soutien de la province, mais M. Alghabra évalue le projet à environ 1 G$ et précise que Metrolinx prévoit de construire une voie supplémentaire adjacente à celle du CP.

Deux jours plus tard, et trois jours avant le déclenchement officiel des élections, M. Alghabra faisait campagne en utilisant cette annonce. Il se tenait à la gare GO d’Erindale à Mississauga avec une équipe de militants libéraux, faisant la promotion de la politique fédérale nouvellement annoncée comme raison de soutenir le Parti libéral du Canada.

Bien conscient que les élections étaient imminentes, M. Alghabra a fait l’éloge de sa promesse la plus ambitieuse – ce projet patrimonial transformateur – comme quelque chose qui ne sera réalisé que si les électeurs le ramènent, lui et les libéraux, à Ottawa. Il s’agit d’une contrepartie pour convaincre les électeurs que lui et son gouvernement sont dignes d’une troisième chance de livrer.

« En ce qui me concerne, la seule façon pour que ce projet ne voie pas le jour serait que le gouvernement fédéral change d’allégeance aux prochaines élections ou que la province de l’Ontario ne veuille pas aller de l’avant », a-t-il conclu.

(Photo: Government of Canada)